Considéré comme une fraude secondaire durant des décennies, le commerce illicite du tabac a changé d’échelle. Pour Christophe Blanchet, la France est désormais confrontée à un phénomène criminel qui présente, à certains égards, des similitudes avec le narcotrafic. Le député MoDem appelle à un durcissement rapide des sanctions afin d’enrayer une activité devenue extrêmement lucrative.
Le trafic de tabac ne se résume plus à quelques paquets écoulés sous le manteau. Selon Christophe Blanchet, député Les Démocrates du Calvados et vice-président de l’Assemblée nationale, la montée en puissance des réseaux criminels impose une remise à plat de la manière dont les pouvoirs publics appréhendent ce phénomène.
Invité sur CNews fin décembre, l’élu a tiré la sonnette d’alarme, estimant que la France se trouvait aux prémices d’un « narcotrafic bis ». Une formule volontairement forte pour qualifier une économie souterraine qui, selon lui, a atteint un degré de structuration inédit.
Les saisies ne cessent de progresser
Les chiffres des douanes illustrent l’ampleur prise par le marché noir du tabac. En 2023, plus de 520 tonnes de produits illicites ont été interceptées, contre moins de 285 tonnes trois ans plus tôt. Une hausse de plus de 80 % qui traduit, pour Christophe Blanchet, « l’enracinement durable des filières clandestines ».
Le constat est encore plus saisissant concernant les cigarettes contrefaites. Celles-ci représentent désormais une part importante des saisies effectuées par les autorités françaises, avec une progression fulgurante depuis 2020. Une évolution qui témoigne, selon le député, d’un véritable changement de nature du phénomène.
Alors que la France dispose d’un réseau de distribution strictement encadré à travers les buralistes, elle concentrerait près de la moitié des cigarettes contrefaites saisies au sein de l’Union européenne.
Deux trafics aux mécanismes distincts
Christophe Blanchet insiste sur la nécessité de distinguer deux réalités souvent amalgamées : la contrebande et la contrefaçon.
La première consiste à introduire sur le territoire français des produits authentiques achetés à l’étranger afin de les revendre en dehors du circuit légal. Les cigarettes sont bien fabriquées par des industriels agréés, mais échappent à la fiscalité nationale.
La seconde répond à une logique totalement différente. Il s’agit de produits fabriqués clandestinement dans des ateliers illégaux installés dans des entrepôts ou des hangars échappant à tout contrôle. Aucun standard sanitaire n’y est respecté et la traçabilité des matières premières est inexistante.
Des risques sanitaires aggravés par la contrefaçon
Si la consommation de tabac demeure nocive en elle-même, les produits issus de la contrefaçon suscitent des inquiétudes supplémentaires.
Les enquêtes menées lors du démantèlement d’usines clandestines ont mis en évidence des conditions de fabrication particulièrement dégradées. Des substances étrangères auraient été retrouvées dans certains produits finis, allant de résidus divers à des éléments susceptibles d’accroître encore les risques encourus par les consommateurs.
Pour Christophe Blanchet, les conséquences dépassent la seule responsabilité individuelle. « Les complications médicales liées à ces produits pèsent également sur le système de santé et, in fine, sur les finances publiques », souligne le parlementaire.
Un marché noir estimé à 4 milliards d’euros
Au-delà de l’enjeu sanitaire, Christophe Blanchet met en avant la puissance économique du trafic. Le marché noir du tabac représenterait environ 4 milliards d’euros en France.
Même s’il demeure inférieur aux estimations du narcotrafic, évalué à près de 7 milliards d’euros, un tel niveau de revenus permet aux organisations criminelles de se structurer et d’étendre leur influence.
« L’attractivité du secteur repose en grande partie sur sa rentabilité. Le coût de fabrication de cigarettes contrefaites reste très faible comparé aux bénéfices générés lors de la revente. Une équation économique qui attire des réseaux déjà impliqués dans d’autres activités illicites », précise Christophe Blanchet.
L’exemple d’une usine clandestine démantelée près de Rouen en 2023 illustre cette industrialisation croissante. Selon les estimations avancées, le site aurait produit 25 millions de paquets en moins d’un an, pour un chiffre d’affaires de 125 millions d’euros.
Des liens avec d’autres formes de criminalité
Le député souligne également les connexions existantes entre le trafic de tabac et d’autres activités criminelles.
Plusieurs travaux parlementaires ont évoqué des liens avec le financement d’actions terroristes. Christophe Blanchet rappelle notamment que « les frères Saïd Kouachi et Chérif Kouachi auraient eu recours à des activités liées à la contrefaçon avant les attentats de janvier 2015 ».
Il évoque aussi une dimension humaine souvent méconnue : l’exploitation de personnes vulnérables, parfois en situation irrégulière, utilisées comme vendeurs à la sauvette et dépendantes de réseaux organisés.
Des répercussions directes pour les buralistes
Le développement du commerce illicite fragilise également le réseau légal des débitants de tabac.
Les buralistes ont enregistré une baisse de 11,5 % de leurs ventes en 2024, attribuée en partie à la concurrence du marché noir. Pour certains établissements, la perte financière atteint 42 500 euros.
« Le trafic est partout, pas seulement dans les grandes villes. On trouve des paquets de contrebande ou de contrefaçon dans de nombreux territoires, y compris sur Internet », alerte Christophe Blanchet.
Une proposition de loi pour durcir les sanctions
Face à cette situation, Christophe Blanchet défend une proposition de loi destinée à renforcer l’arsenal judiciaire.
L’objectif est d’alourdir les peines encourues et de rendre les sanctions financières réellement dissuasives. Le député estime que les profits générés aujourd’hui « compensent largement le risque pénal, encourageant certains trafiquants à se détourner du trafic de stupéfiants au profit du tabac ».
Le texte porté par Christophe Blanchet prévoit également de faciliter les saisies d’avoirs criminels et de prononcer des obligations de quitter le territoire français (OQTF) à l’encontre des ressortissants étrangers impliqués dans le trafic de tabac. Le parlementaire assume cette approche particulièrement ferme, convaincu qu’une réponse pénale forte est la seule capable d’enrayer l’expansion du phénomène.
« Nous sommes aux prémices d’un narcotrafic bis »
« Nous sommes aux prémices d’un narcotrafic bis. Il faut agir dès maintenant et avec fermeté contre le marché noir du tabac pour éviter qu’il ne devienne un nouveau narcotrafic », alerte Christophe Blanchet.
Pour le vice-président de l’Assemblée nationale, l’inaction n’est plus une option. « Laisser prospérer le marché noir du tabac reviendrait à accepter l’installation durable d’une économie criminelle capable de déstabiliser les territoires, d’affaiblir les recettes publiques et de concurrencer les trafics les plus lucratifs », assure-t-il.
D’où son appel à agir rapidement pour empêcher que ce commerce parallèle ne prenne une ampleur encore plus difficile à contenir.

